Lucrèce : "De Rerum Natura"

Publié le 23 décembre 2023 à 22:01

Titus Lucretius Carus, plus connu sous le nom de Lucrèce, est une figure énigmatique de la Rome antique dont la vie est enveloppée de mystère. Né vers 99 av. J.-C., Lucrèce a vécu durant une période de grande turbulence pour la République romaine, marquée par les luttes de pouvoir, les réformes sociales et les conflits internes qui précédaient la chute de la République et l'avènement de l'Empire romain.

Peu de détails précis de sa vie personnelle ont survécu, mais il est généralement admis que Lucrèce était un membre de l'aristocratie romaine. Son œuvre laisse entrevoir un homme profondément érudit, ayant reçu une éducation qui englobait les courants philosophiques de l'époque, notamment l'épicurisme, qui allait devenir le cœur de son travail. Le contexte dans lequel il a composé son seul ouvrage connu, "De Rerum Natura" (Sur la nature des choses), était celui d'une société en pleine mutation. Les idées philosophiques grecques, notamment l'épicurisme et le stoïcisme, étaient à la mode à Rome, adoptées par l'élite qui les trouvait à la fois exotiques et intellectuellement stimulantes. Ces philosophies offraient une alternative au panthéon traditionnel romain et aux pratiques religieuses, et elles résonnaient particulièrement dans une société qui semblait perdre son sens moral et sa stabilité sous le poids des guerres et des ambitions personnelles. C'est dans ce mélange de fascination pour la culture grecque et de crise politique et morale que Lucrèce a élaboré sa vision de la nature et de la place de l'homme dans l'univers, inspirée par les enseignements du philosophe grec Épicure. Sa vision matérialiste de l'univers, où tout est composé d'atomes en mouvement dans le vide, était à la fois un défi à la superstition et une affirmation de la dignité et de l'autonomie humaine. Sa vie a pris fin dans des circonstances aussi obscures que son origine, avec certaines sources antiques suggérant qu'il aurait succombé à un suicide après une période de folie induite par un philtre d'amour. Malgré la brièveté et le mystère de sa vie, l'œuvre de Lucrèce a laissé une empreinte indélébile sur la pensée occidentale, transmettant les idées d'Épicure à travers les âges et fournissant un contrepoint poétique aux tumultes de son temps.

 

1."De Rerum Natura" : 

 

"De Rerum Natura" (Sur la nature des choses) est l'unique œuvre de Lucrèce qui nous soit parvenue et représente un monument de la littérature philosophique latine. Ce poème épique, rédigé en hexamètres dactyliques, se compose de six livres et constitue une exposition exhaustive de l'épicurisme, présentant une vision du monde où la science et la philosophie se rejoignent. Lucrèce y déploie une vision matérialiste de l'univers, inspirée des enseignements d'Épicure. Il commence par invoquer Vénus, la déesse de l'amour, non pas dans un sens traditionnellement religieux, mais plutôt en tant que force génératrice symbolique de la nature. Dans cette invocation, il cherche à relier les forces naturelles à des concepts familiers à ses lecteurs romains tout en posant les fondements de sa vision naturaliste du monde. Au cœur de "De Rerum Natura" se trouve la doctrine des atomes - de petites particules insécables qui, en se mouvant et en s'assemblant dans le vide, forment toute la matière de l'univers. Lucrèce utilise cette théorie atomistique pour expliquer une variété de phénomènes naturels, des plus grands comme les étoiles et les planètes aux plus petits comme les interactions des éléments sur Terre.

Il ne se limite pas à la cosmologie ; il aborde également des questions éthiques et psychologiques, argumentant que la compréhension de la nature des choses libère l'homme de la peur des dieux et de la mort. Il offre une perspective où le bonheur est atteignable dans cette vie par la poursuite de la sagesse et la compréhension du fonctionnement du monde, sans crainte de punitions ou de récompenses dans l'au-delà.

Son pème est également remarquable pour son style poétique. Sa capacité à transmettre des concepts philosophiques complexes à travers une poésie élégante et puissante a élevé le latin à de nouveaux sommets littéraires. Sa langue est riche et évocatrice, capable de capturer la grandeur de l'univers aussi bien que les nuances de la condition humaine.

 

"De Rerum Natura" a eu une influence considérable sur la littérature latine et a été une source d'inspiration pour les auteurs et penseurs de la Renaissance, qui voyaient en lui un précurseur de la pensée humaniste. Sa réintroduction dans le monde intellectuel européen après des siècles d'oubli a contribué à stimuler l'intérêt pour la science naturelle et la métaphysique, influençant des figures telles que Giordano Bruno et Galilée, et plus tard des poètes comme Virgile et des philosophes comme Montaigne. Aujourd'hui, "De Rerum Natura" est reconnu non seulement comme un chef-d'œuvre de la littérature classique, mais aussi comme un texte clé dans l'histoire de la philosophie, offrant des perspectives qui continuent de résonner dans les discussions modernes sur la science, la religion et l'éthique.

 

2. Philosophie épicurienne :

 

Lucrèce, dans son poème "De Rerum Natura", se fait le champion de l'épicurisme, une philosophie qui, à son époque, avait déjà plusieurs siècles d'existence mais qui n'était pas pleinement intégrée à la culture romaine. L'épicurisme, fondé par Épicure au IVe siècle av. J.-C., prône une vie menée selon la raison, la poursuite du bonheur à travers le plaisir intelligent et la libération de la peur des dieux et de la mort. Il s'approprie cette philosophie et la transmet avec une passion et une clarté qui la rendent vivante pour ses contemporains et les générations futures. Dans son œuvre, Lucrèce présente les principes de base de l'épicurisme, notamment la conviction que le but ultime de la vie est la recherche du bonheur, défini comme l'absence de douleur (aponie) et de trouble (ataraxie). Il postule que cette quête du bonheur est naturelle à tous les êtres vivants et que, pour l'atteindre, il est nécessaire de comprendre la structure de l'univers et la nature de notre être. Lucrèce explique la mécanique de l'univers à travers l'atomisme, affirmant que tout est constitué d'atomes et de vide, des composantes éternelles et immuables qui s'assemblent et se désassemblent au gré des lois naturelles. Cette vision matérialiste de l'existence a pour but de démontrer que les superstitions et les craintes des hommes, en particulier la peur des dieux et de l'au-delà, sont infondées.

Le poète-philosophe insiste sur le fait que la mort ne devrait pas être crainte, car tant que nous existons, la mort n'est pas là, et quand la mort est là, nous n'existons plus. Cette acceptation sereine de la mortalité devrait libérer l'individu de l'anxiété et lui permettre de vivre une vie pleine et vertueuse, axée sur la recherche des plaisirs simples et durables, ceux qui ne sont pas suivis de douleur. Il évoque également les passions humaines, conseillant la modération et la réflexion pour éviter les désirs inassouviables qui peuvent mener à l'insatisfaction et au trouble. Il propose une vision de la vie où les plaisirs ne sont pas rejetés mais choisis avec discernement, favorisant ceux qui nourrissent l'âme et l'esprit. En diffusant l'épicurisme, Lucrèce ne se contente pas de traduire des idées grecques en langue latine ; il les adapte et les transforme, les rendant accessibles et pertinentes pour ses lecteurs romains. Son poème didactique est à la fois une œuvre d'art et un traité philosophique qui a permis à l'épicurisme de prendre racine dans le monde romain et de continuer à influencer la pensée occidentale jusqu'à aujourd'hui. La portée de l'interprétation de l'épicurisme est telle qu'elle a contribué à façonner une approche humaniste de la philosophie, soulignant l'autonomie de la raison humaine et la possibilité d'une vie éthique fondée sur la compréhension naturelle plutôt que sur la crainte du divin. Son poème est un vibrant plaidoyer pour une vie rationnelle et heureuse, libre des chaînes de la superstition et de l'ignorance.

 

3. Vision de l'univers : 

 

La vision de l'univers de Lucrèce, telle qu'articulée dans "De Rerum Natura", est profondément influencée par la philosophie épicurienne et représente un jalon majeur dans l'histoire de la pensée cosmologique. Il adopte et développe la théorie atomiste initiée par Leucippe et Démocrite, et popularisée par Épicure, selon laquelle l'univers est composé de deux éléments fondamentaux : les atomes et le vide.

Dans sa cosmologie, les atomes sont éternels, indivisibles, et infinis en nombre. Ils se déplacent dans le vide, l'espace infini dans lequel ils existent et se meuvent. Les atomes sont caractérisés par une série de propriétés, comme la taille et la forme, mais Lucrèce insiste sur le fait qu'ils ne possèdent pas de qualités sensorielles ; ces dernières émergent seulement lorsque les atomes se combinent pour former des composés plus complexes. Il rejette le téléologisme, l'idée que l'univers est conçu ou ordonné vers un but spécifique. Pour lui, il n'y a pas de dessein ou de volonté divine guidant le mouvement des atomes. Au contraire, les phénomènes naturels sont le produit de mouvements aléatoires et de combinaisons d'atomes. Les mondes naissent et périssent dans l'éternité du cosmos sans aucune intervention divine, régi par les lois de la nature et non par un dessein ou une providence. Cette perspective matérialiste et mécaniste est radicale pour son époque. Elle ôte aux dieux leur rôle traditionnel de créateurs et de gouverneurs de l'univers, libérant l'humanité de la crainte des interventions divines arbitraires. Lucrèce voit dans la compréhension de cette mécanique naturelle une source de libération, une manière d'échapper aux peurs et aux superstitions qui empêchent les hommes de vivre des vies paisibles et heureuses. La contribution de Lucrèce à la cosmologie va au-delà de la simple spéculation philosophique ; il offre une vision systématique et détaillée de l'univers qui préfigure les conceptions scientifiques modernes. Bien que ses idées sur la nature aléatoire des mouvements atomiques aient été plus tard contestées par les développements en physique, son approche rationnelle et naturaliste de la compréhension de l'univers est restée une influence majeure sur la pensée occidentale, encourageant l'observation et l'explication des phénomènes naturels en termes de causes naturelles plutôt que surnaturelles. "De Rerum Natura" représente ainsi une tentative audacieuse et avant-gardiste de décrire l'univers et ses phénomènes en termes exclusivement naturels, une entreprise qui a contribué à modeler le discours scientifique et philosophique pour les siècles à venir.

 

4. Éthique et morale :

 

Lucrèce, à travers son poème, offre une vision éthique et morale profondément enracinée dans la philosophie épicurienne. Il s'efforce de montrer que la compréhension de la nature de l'univers et la reconnaissance de notre place en son sein ont des implications directes sur la façon dont nous devrions vivre nos vies. Selon l'éthique épicurienne que qu’il défend, le bonheur - compris comme l'absence de douleur physique (aponie) et de trouble mental (ataraxie) - est le plus grand bien. La poursuite de la vie heureuse est guidée par la recherche des plaisirs simples et naturels, tout en évitant les désirs vains et les passions qui apportent inévitablement de la souffrance. Lucrèce insiste sur l'importance de la modération et de l'autosuffisance. Les plaisirs les plus importants ne sont pas ceux qui requièrent des circonstances extérieures extravagantes, mais ceux qui procurent une satisfaction intérieure durable. Il encourage ses lecteurs à se concentrer sur le développement de l'amitié, la contemplation des merveilles naturelles, et la jouissance des plaisirs intellectuels et esthétiques. La peur de la mort est un thème majeur dans son étique, qu'il considère comme la source principale de l'anxiété humaine. Il argumente que la mort ne devrait pas être crainte car lorsqu'elle est présente, nous n'existons plus, et tant que nous existons, elle n'est pas là. Cette prise de conscience devrait libérer les individus des angoisses associées à la mort et leur permettre de vivre des vies plus épanouies. Il aborde aussi la question de la justice et de la moralité. Il soutient que la justice découle d'un accord mutuel entre les individus pour ne pas se nuire et pour rechercher la paix et la sécurité. Cet accord est fondé non sur quelque commandement divin, mais sur la nécessité pratique et le désir de bien-être partagé. Dans son poème, Lucrèce défend l'idée que la vertu n'est pas simplement une fin en soi, mais plutôt le meilleur moyen d'atteindre une vie heureuse. La vertu, la sagesse et le plaisir sont intrinsèquement liés, car c'est par la sagesse que l'on peut distinguer les vrais plaisirs des illusions qui apportent la douleur. Son étique est en fin de compte profondément humaniste. Elle place l'humain et son bien-être au centre de la réflexion morale. En éliminant la crainte des dieux et en se concentrant sur le bien-être humain, il offre une approche de la morale qui est à la fois rationnelle et empathique, reconnaissant la valeur intrinsèque de la vie humaine et la nécessité de vivre en harmonie avec les lois naturelles de l'univers.

La contribution de Lucrèce à l'éthique et à la morale réside ainsi dans sa capacité à lier la compréhension scientifique du monde à un cadre éthique qui valorise la vie terrestre et promeut une existence équilibrée et réfléchie.

 

5. La crainte des dieux : 

 

Dans "De Rerum Natura", Lucrèce aborde de manière approfondie la question de la crainte des dieux, un thème récurrent dans l'épicurisme. Il postule que cette peur est non seulement infondée, mais qu'elle est également l'une des principales sources de l'angoisse humaine. Selon lui, la compréhension correcte de la nature et de l'univers permet de dissiper la crainte divine et de vivre une vie plus sereine et plus heureuse. Il reprend et développe l'argument épicurien selon lequel si les dieux existent, ils sont parfaitement heureux et en paix, vivant dans un état de béatitude éternelle. Par conséquent, ils ne se préoccupent pas des affaires humaines et sont indifférents aux actions des hommes. Cette indifférence divine implique que les dieux ne dispensent ni récompenses ni punitions, et qu'il n'existe pas de post-existence où les âmes humaines seraient jugées. Ainsi, la peur des interventions ou des jugements divins est non seulement sans objet, mais aussi nuisible à la quête du bonheur. Il annonce que les mythes et les superstitions ont façonné une image des dieux comme étant capricieux et vindicatifs, une représentation qui a semé la peur et la confusion parmi les hommes. Il critique les pratiques religieuses qui, selon lui, exploitent ces craintes, et il dénonce la manière dont la religion a souvent été utilisée pour justifier des actes immoraux, comme la violence et les sacrifices humains. Sa démystification de la crainte des dieux est intrinsèquement liée à sa vision matérialiste de l'univers. En affirmant que tout phénomène a une explication naturelle, il élimine le besoin de recourir à des forces surnaturelles ou divines pour comprendre le monde. Cette approche rationnelle vise à libérer les individus des chaînes de la superstition et à leur permettre de chercher le bonheur dans la réalité concrète de leur existence. Lucrèce ne cherche pas à dénigrer la religion en tant que telle, mais plutôt à libérer l'humanité de l'emprise de la peur irrationnelle. En proposant une compréhension de la nature basée sur l'observation et la raison, il offre un chemin vers l'autonomie et la tranquillité d'esprit. Sa philosophie est un appel à la prise de conscience et à l'émancipation de l'homme face à des craintes infondées, un appel qui résonne encore aujourd'hui dans les débats sur la place de la religion dans la société et sur le rôle de la science et de la raison dans la recherche du bien-être.

 

6. La mort et la mortalité : 

 

Lucrèce, dans son exploration de la philosophie épicurienne au sein de "De Rerum Natura", aborde avec une profondeur particulière la question de la mort et de la mortalité, centrale à la compréhension épicurienne du bonheur. Sa célèbre assertion que "la mort n'est rien pour nous" résume l'approche épicurienne qui cherche à libérer l'homme de l'angoisse de la mort, considérée comme l'une des peurs les plus paralysantes pour l'âme humaine. Pour Lucrèce, la peur de la mort est basée sur une fausse conception de l'après-vie et sur l'illusion que notre expérience consciente continue après la mort. Il soutient que la mort est simplement l'absence de sensation, un état dans lequel l'âme et le corps, tous deux composés d'atomes, se dissolvent et retournent à l'univers. Dès lors, la mort ne peut être ni bonne ni mauvaise pour nous, car elle correspond à la fin de toute expérience et de toute capacité à éprouver douleur ou plaisir. Cette perspective entend dissiper la crainte de l'incertitude post-mortem et des tourments éternels promis par certaines doctrines religieuses. Lucrèce invite à se concentrer sur la vie présente, l'unique vie dont nous pouvons être sûrs et dans laquelle nous avons le pouvoir de trouver le bonheur. La conscience de la finalité de la vie devrait mener non pas à une crainte morbide, mais à une appréciation plus intense et plus lucide des joies et des plaisirs qu'elle offre. Il va plus loin en argumentant que la mort n'est pas un événement à vivre. Cette réflexion vise à montrer l'absurdité de craindre quelque chose que nous ne vivrons jamais, car la mort est l'absence de toute expérience. La confrontation avec la mort et la mortalité occupe une place significative dans l'éthique épicurienne, car elle informe l'attitude envers la vie. Lucrèce encourage ainsi ses lecteurs à embrasser la mortalité, à ne pas gaspiller leur temps dans la crainte d'un avenir inconnu, et à chercher le bien-être dans la raison, l'amitié et les plaisirs simples de l'existence.

L'approche de Lucrèce sur la mort et la mortalité a eu un impact durable sur la pensée occidentale, challengeant les attitudes envers la vie, la mort et le sens de l'existence. Elle continue d'inspirer ceux qui cherchent à comprendre la condition humaine et à trouver la sérénité face à l'inévitabilité de la fin de la vie.

 

7. Influence poétique et stylistique : 

 

Lucrèce a non seulement forgé un pont entre la philosophie et la littérature, mais a aussi établi un standard élevé pour la poésie didactique. Sa contribution à la poésie latine réside dans sa capacité à allier la rigueur intellectuelle d'un traité philosophique à la beauté esthétique d'un poème épique. Sa langue est riche et pleine de nuances, oscillant entre la précision technique nécessaire pour expliquer des concepts philosophiques complexes et l'éloquence poétique qui rend ces concepts vivants et évocateurs. Lucrèce excelle dans l'art de la métaphore et dans l'usage d'images puissantes pour illustrer des idées abstraites, rendant ainsi la philosophie épicurienne plus accessible et viscéralement ressentie. Par exemple, il utilise la métaphore de la forteresse pour décrire l'esprit protégé par la philosophie contre les assauts de la superstition. Son style poétique est remarquable pour sa clarté et son rythme, qui captent l'attention du lecteur et facilitent la compréhension de sujets autrement arides ou complexes. Il emploie l'hexamètre dactylique, le mètre épique traditionnel de la poésie latine et grecque, ce qui donne à son poème une dignité et une ampleur adaptées à la grandeur des sujets qu'il traite. Cependant, il n'hésite pas à briser la monotonie rythmique pour accentuer un point ou éveiller une émotion, démontrant une maîtrise remarquable de la forme. Sa poésie didactique se distingue aussi par son engagement émotionnel et moral. Il ne se contente pas de transmettre des connaissances ; il cherche à persuader, à émouvoir, et à transformer. Son écriture est empreinte d'une urgence, révélant son profond désir de libérer ses contemporains des chaînes de l'ignorance et de la peur.

L'influence stylistique de Lucrèce s'étend au-delà de son époque. Sa capacité à entrelacer la poésie avec le discours philosophique a influencé des poètes et des penseurs bien après la Rome antique, notamment pendant la Renaissance, où "De Rerum Natura" a été redécouvert et admiré pour sa capacité à transmettre des idées profondes à travers un langage poétique puissant. Les poètes de la Renaissance ont vu en lui un modèle pour la manière dont la poésie pouvait être utilisée pour explorer et communiquer des vérités sur le monde naturel et la condition humaine. Aujourd'hui, la poésie de Lucrèce continue d'être étudiée non seulement pour son contenu philosophique mais aussi pour son art poétique. Son œuvre représente un exemple classique de la façon dont la forme poétique peut enrichir et amplifier le discours philosophique, et reste une référence en matière de poésie didactique et de communication des idées complexes par l'art littéraire.

 

8. Réception et influence postérieure : 

 

L'impact de l'œuvre de Lucrèce sur les périodes postérieures, et plus particulièrement pendant la Renaissance, est un chapitre fascinant de l'histoire intellectuelle. Après des siècles d'oubli, "De Rerum Natura" a été redécouvert à la Renaissance, une période marquée par un renouveau d'intérêt pour les textes classiques et un esprit d'investigation scientifique et philosophique. Sa redécouverte a été comme un coup de tonnerre pour les penseurs de la Renaissance. Son matérialisme, son explication mécaniste de l'univers, sa conception de la religion et sa vision humaniste de la place de l'homme dans la nature ont eu un écho profond dans un contexte où l'Europe commençait à remettre en question les dogmes médiévaux et à rechercher de nouvelles bases pour la connaissance et la moralité. Lucrèce a offert à ses lecteurs de la Renaissance une alternative à la vision théocentrique dominante. Sa philosophie a fourni des arguments contre la peur de la mort et des dieux, et a encouragé une appréciation plus directe et plus profonde de la vie terrestre. Des figures telles que Montaigne, qui cherchait une morale basée sur la nature humaine plutôt que sur la révélation divine, ont trouvé un précurseur et un allié.

Son œuvre a également inspiré des artistes et des poètes de la Renaissance, qui voyaient en lui un modèle pour l'emploi de la langue et de la forme poétique dans l'exploration de thèmes philosophiques et scientifiques. Les naturalistes et les premiers scientifiques de la période ont également tiré parti de sa description de l'univers atomique pour soutenir une approche plus empirique et moins surnaturelle de l'étude du monde naturel. La traduction et la diffusion de "De Rerum Natura" pendant la Renaissance ont eu un effet durable sur la culture européenne, alimentant le débat sur la primauté de la raison et de l'expérience directe dans la quête de la connaissance. Il a ainsi joué un rôle dans la formation de l'esprit moderne, caractérisé par le scepticisme, l'humanisme et la recherche scientifique.

L'influence de Lucrèce s'étend bien au-delà de la Renaissance. À l'époque moderne, des figures telles que Thomas Jefferson ont exprimé leur admiration pour Lucrèce, et son œuvre continue d'être une source d'inspiration pour ceux qui cherchent à comprendre l'éthique, la nature de l'univers et la condition humaine à travers le prisme de la raison et de l'expérience, plutôt que du dogme et de la tradition.

 

9. Pertinence moderne : 

 

La pertinence des idées de Lucrèce pour les débats modernes sur la science, la religion et la philosophie est remarquablement préservée malgré le gouffre temporel qui nous sépare de son époque. "De Rerum Natura" n'est pas simplement un vestige de pensée antique, mais un ouvrage qui continue de résonner dans notre recherche contemporaine de compréhension. Sur le plan scientifique, l'atomisme de Lucrèce préfigure étonnamment les théories modernes de la matière et de l'univers. Bien que les détails de sa physique soient largement dépassés, l'intuition fondamentale que la matière est composée de particules élémentaires et que les phénomènes naturels résultent de leurs interactions est un principe qui reste au cœur de la physique moderne. Dans un monde où la physique quantique et la cosmologie cherchent à expliquer la réalité à des échelles infiniment petites et infiniment grandes, son approche naturaliste encourage toujours une vision de la science qui est libre de superstition et ouverte à l'émerveillement. D'un point de vue religieux, il offre un cadre pour discuter du rôle de la religion dans la vie humaine. Son argument selon lequel la crainte des dieux est une source majeure de détresse pour les humains et que la compréhension de la nature peut libérer de cette crainte est particulièrement pertinent dans une ère de dialogue interreligieux et de remise en question des institutions religieuses. Pour un public moderne qui s'interroge sur le rôle des croyances et des pratiques spirituelles, Lucrèce rappelle l'importance de ne pas laisser la peur dicter nos conceptions de l'existence.

En philosophie, l'humanisme de Lucrèce et son accent sur la recherche du bonheur par la connaissance et la modération des désirs trouvent un écho dans nos propres explorations de l'éthique et du bien-être. Son œuvre invite à un examen critique des valeurs et à une réflexion sur ce qui contribue réellement à une vie bonne et épanouie. À une époque où l'humanité est confrontée à des défis tels que le changement climatique, les inégalités et la quête de sens, la perspective de Lucrèce sur la simplicité, l'appréciation des plaisirs naturels et la solidarité humaine est d'une actualité surprenante.

Enfin, dans les débats contemporains sur la signification de la vie et la mort, il offre un point de vue qui valorise l'expérience présente et qui peut aider à aborder les questions existentielles avec sérénité. L'acceptation de la mortalité et l'idée que la mort n'est rien pour nous peut soutenir une approche de la vie qui embrasse pleinement ses possibilités sans être entravée par la peur de l'inévitable. Lucrèce, en définitive, reste une voix influente qui inspire à regarder au-delà des préoccupations immédiates et à réfléchir profondément sur notre place dans le cosmos. Ses écrits continuent d'inviter à la contemplation, à l'investigation scientifique et à la recherche d'une vie pleine de sens.

 

Ajouter un commentaire

Commentaires

Il n'y a pas encore de commentaire.